15.12.2010

Crimes de honte

 

 

 

Vivre en France, râler contre les fonctionnaires mal embouchés, les taxis mal aimables et les crottes de chien sur les trottoirs.

Être toujours plus faussement tolérant de peur de n'être pas politiquement correct.

Mettre la tête dans le trou pour ne rien entendre du monde à défaut de pouvoir le changer.

 

Voilà ma douce et heureuse vie, moi qui ait la chance de vivre dans un pays en paix et de pouvoir tenir la bêtise crasse à distance respectueuse de ma bulle: être la synthèse parfaite de ces 3 singes issus de la philosophie orientale qui ont compris le secret de la tranquillité : ne rien voir, ne rien entendre et ne rien dire.

 

Mais parfois, le silence déborde.

 

Alors aujourd'hui, je voudrais briser mon cocon pour suivre le conseil de Marx:  « Rendre la honte plus honteuse encore en la livrant à la publicité ».

 

C'est l'histoire de Doa, une jeune fille kurde yézidie qui n'est pas tombée amoureuse de la bonne personne au regard des hommes de sa famille. Il est des traditions où les hommes ont le droit de vie et de mort sur les femmes. Doa a été lapidée publiquement filmée par des téléphones portables obscènes.

Lapider n'est pas un mot que l'on utilise fréquemment dans mon monde. Révulsée et abasourdie par l'article que je venais de lire, j'en ai même vérifié le sens dans le dictionnaire, juste pour donner de la consistance à ces mots que je regrettais déjà d'avoir lus.

 

J'y apprends le mot vient du latin « lapidare » ce qui signifie littéralement tuer à coup de pierre. Ce ne sont plus seulement des mots. C'est la douleur absolue, la peur qui fait supplier, le désespoir, les cris déchirants qui décuplent la rage des bourreaux. C'est Doa qui mourra après avoir reçu un parpaing de 10 kilos sur la tête. Une demie heure de torture sous les yeux d'une foule avide de sang, à peine rassasiée par l'auréole rouge qui s'élargit autour de la tête de la martyre.

C'était le 7 avril 2007, en Irak.

 

C'est l'histoire de Meryem, 12 ans, qui connait ses premiers émois et tombe amoureuse d'un garçon de sa classe. Le coeur s'emballe et la vie dévoile des promesses insoupçonnées. Impossible de se concentrer sur la leçon du maître d'école, Meryem déchire un petit carré de papier de son cahier et écris « je t'aime » au garçon de ses pensées.

Dans mon monde ouaté, une petite fille qui écrit un mot d'amour, c'est mignon, c'est attendrissant, c'est la promesse que la vie a de l'avenir.

 

Dans le monde de Meryem, il n'y a pas de place pour l'attendrissement.

Dans le monde de Meryem, les pères tuent leurs filles pour sauver une notion abstraite que je peine à nommer honneur.

Ce 7 janvier 2010, dans un village de Turquie, le maître d'école intercepte le mot et le confie au père de Meryem à la sortie des cours « pour éviter les rumeurs ».

 

Le petit corps sans vie de Meryem est retrouvé quelques heures plus tard criblé de 3 balles de Kalachnikov.

Meryem ne tombera plus jamais amoureuse.

 

Personne n'a été inculpé pour son meurtre, elle se serait suicidée, tout comme sa soeur qui 13 ans plus tôt est morte pendue.

 

C'est l'histoire d'Amina et de Sarah, 2 soeurs de 16 et 18 ans. Ce sont 2 lycéennes bien intégrées dans leur petite ville du Texas. Elles sont modernes, vivent une vie presque normale si ce n'est la terreur que leur inspire leur père qui est d'une sévérité que leurs amies de lycée ne peuvent pas imaginer. Elles seront fusillées par leur père le 1er janvier 2008, alors que le monde entier se force à faire la fête pour célébrer la nouvelle année.

 

C'est l'histoire d'Aisha, 13 ans, lapidée en Somalie le 27 octobre 2008 pour avoir été violée.

 

C'est l'histoire de 5000 femmes et enfants pas an.

313 femmes et enfants par jour.

Pour une Sakineh qui serait graciée suite à une mobilisation internationale qui ne s'actionne que si la photo est bonne, 312 autres victimes vont hurler aujourd'hui de douleur et d'impuissance.

 

Je suis abattue. L'autre face du monde m'éclate à la figure.

 

Que faire devant l'indicible? Comment comprendre contre l'indéfendable?

 

Penser que les bourreaux consentants ont été des enfants me révulse. Ce serait donc si facile de transformer un enfant un monstre bestial assoiffé de la souffrance d'autrui? Ce serait juste une question de malchance géographique sociale et familiale?

 

Toutes ces histoires se passent loin de chez moi, je ne peux pas changer le monde, je préfère redevenir singe.

 

Mais ce n'est pas possible, la boite de Pandore a été ouverte, et le confort est terminé. Je suis à jamais salie par ce que je ne peux plus ignorer.

 

Je n'ai d'autre issue que d'écrire et de contribuer à ma modeste mesure à la prise de conscience de cette horreur absolue parmi toutes celles dont est capable l'homme.